Marianne Durano: La fin du monde est ce qui seul peut donner sens au monde

 

« A quoi bon des enfants en temps d’effondrement ? », s’interroge Marianne Durano dans sa tribune du Monde, (24 juillet 2019),  rappelant que bien avant l’époque de l’éco-anxiété, la philosophie s’était chargée de penser cette mortalité.

Analyse remarquable. Comment ne pas souscrire à l’éloge du simple et de la vie bonne et saine :

 

« Nous sommes responsables, non de la catastrophe qui vient, mais du présent que nous avons à vivre. Nous ne sommes pas la cause de la fin, mais la fin nous donne une cause : vivre, ici et maintenant, la meilleure vie possible. C’est toujours la leçon des Anciens, et ça tombe bien, parce que cette vie bonne sur laquelle ils s’accordent est également celle qui peut enrayer le désastre, ou nous aider à y survivre. Platon, Aristote, Épicure, Sénèque, Épictète… mais également Descartes, Montaigne, Pascal, pour une fois, sont d’accord : le sage est sobre et joyeux, il préfère « changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde, n’accumule pas les objets de sa convoitise mais jouit de la vie en se sachant mortel. Si nous devons mener une vie simple, ce n’est donc pas d’abord parce que c’est écologiquement nécessaire, mais parce que c’est moralement souhaitable. »

 

 

La fin du monde est ce qui seul peut donner sens au monde

 

Au moment où j’écris ces lignes, je suis enceinte de mon troisième enfant. Les deux premiers cueillent des groseilles dans le jardin. Les oiseaux chantent. La brise souffle. Un arbre, par-dessus le toit, berce sa palme. Et moi, je rédige un article sur la fin du monde. En amont de toute réflexion philosophique, deux sentiments contradictoires, mais indissociables, hantent mon esprit : l’incrédulité et la culpabilité. N’est-il pas criminel d’enfanter dans un monde promis à la destruction ? Ce point d’interrogation jette son ombre en forme de faux sur tous les débats d’écologie. On connaît le succès des discours néo-malthusiens, justifiés par les rapports scientifiques et les chiffres qui s’accumulent depuis des dizaines d’années. Les inégalités ne cessent d’augmenter, les ressources de s’épuiser, la biodiversité de décliner, la température d’augmenter, les glaces de fondre, les migrants de migrer, l’angoisse de monter. « A quoi bon des poètes

en ces temps de détresse ? », disait Hölderlin. A quoi bon des enfants en temps d’effondrement ? sommes- nous tentés de penser. A quoi bon vivre puisque nous devons mourir ?

 

Formulée dans sa nudité, ce problème révèle son obscène banalité. Nous engendrons des vies précaires, nous créons des œuvres périssables. « Nous autres, civilisations, savons désormais que nous sommes mortelles », disait Paul Valéry bien avant le premier rapport du GIEC. Toute la philosophie s’est chargée de penser cette mortalité pour donner un sens à l’absurde et donner la réplique à l’à-quoi-bonisme qu’il implique. Les réponses sont variées, mais s’accordent peu ou prou sur ce point : l’horizon de la mort donne un sens à la vie. C’est parce que ma vie a une fin qu’elle peut avoir un but. C’est parce que mon temps est limité qu’il doit être utilisé à bon escient. Seule la conscience de ma finitude peut me permettre de mener une œuvre jusqu’au bout. La « fin », c’est aussi bien le terme que le but. Une vie, ou une œuvre, « achevée », c’est une vie accomplie, à la fois parfaite et passée. Je mets des enfants au monde en leur souhaitant de bien finir leurs jours, quel qu’en soit le nombre imparti.

 

La perspective d’un effondrement écologique ne change pas les termes de cette sagesse immémoriale, elle en radicalise la leçon. Alors, comment penser la fin du monde ? Distinguons trois approches complémentaires, de la plus superficielle à la plus radicale.

 

Premier scénario, le plus optimiste : nous assisterions moins à la fin du monde qu’à la fin d’un monde, le nôtre, productiviste, consumériste, globalisé. Ce serait alors une opportunité à saisir, une conversion possible vers un monde plus juste, un développement « durable », une croissance « verte ».

Mais cette heureuse hypothèse devient plus utopique à chaque nouveau traité de libre-échange. Pendant que les déchets, les sommets sur le climat et les tweets de Trump s’accumulent s’éloigne l’espoir d’une transition choisie et se confirme la perspective d’une récession subie.

 

Deuxième scénario, plus réaliste : nous assisterions à la fin de la société d’abondance. C’est la définition que donne le député vert Yves Cochet de l’effondrement : « les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi. » Or, que voyons-nous en France et ailleurs ?

Le prix des ressources énergétiques (carburant, gaz, électricité) augmente, tandis que les services de première nécessité (transport, sécurité, traitement de l’eau) se privatisent. Le mouvement des Gilets Jaunes peut ainsi se lire comme le premier soubresaut d’une société qui se fracture au moment de payer la facture.

Face au chaos annoncé, certains s’arment : les survivalistes. D’autres misent sur l’entraide, comme le collapsologue Pablo Servigne. Pourtant, pour catastrophique qu’elle soit, cette hypothèse de la fin du monde politique reste à taille humaine : on peut la penser, l’imaginer, en faire des best-sellers. Bien des sociétés dans le passé ont disparu sans que soit pour autant remise en question la viabilité même de notre planète. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit aujourd’hui.

 

La question vraiment vertigineuse, c’est celle, non pas de la fin d’un monde, mais de la fin du monde : la possibilité, exorbitante, que – guerre nucléaire ou dérèglement climatique – le monde lui- même devienne inhabitable. C’était la crainte du philosophe Günther Anders (L’Obsolescence de l’homme) après Hiroshima ou celle d’Hans Jonas (Le Principe de responsabilité) face au désastre écologique. Tandis que les crises passées se limitaient à une société et à une génération données, les menaces qui pèsent sur nous sont irréversibles et s’étendent à l’ensemble de notre planète. Les scientifiques parlent désormais de « 6ème extinction de masse » pour dénoncer la destruction actuelle des écosystèmes. Les études régulièrement publiées dans les revues scientifiques estiment ainsi que 50% des espèces animales et végétales auront disparues d’ici la fin du siècle, une catastrophe dont la Terre mettrait

plusieurs millions d’années à se remettre.[1] Nous savons désormais, nous aussi, que les espèces sont mortelles…

 

Peut-on alors imaginer la fin du monde ? C’est le pari tenu par le cinéaste polémique Lars von Trier dans son très beau film, Melancholia. On y suit deux sœurs, l’une célibataire suicidaire, l’autre mère

de famille épanouie, confrontées à l’approche imminente d’une planète qui doit détruire la nôtre. La première s’apaise à l’idée que le monde entier partage sa mort imminente, tandis que la deuxième, désespérée, refuse d’y croire. Le final est une grandiose métaphore de la condition humaine, où l’on voit les deux femmes, accompagnées de l’enfant, blotties dans une fragile cabane de roseaux, attendant l’apocalypse. Ce dernier, confiant, aime une dernière fois ceux qui l’entourent avant de s’abandonner à la fatalité. Je suis entre ces deux femmes comme cet enfant, hésitant entre la résignation morbide et le déni tragique. N’y a-t-il, comme toujours en philosophie, un moyen de surmonter la contradiction, une troisième voie ?

Je crois que oui, et c’est pourquoi j’attends mon troisième enfant. Je pense que la possibilité de la fin du monde peut donner un sens à ma vie, et à celle que je nourris. Individuellement, nous sommes responsables, non de la catastrophe qui vient, mais du présent que nous avons à vivre. Nous ne sommes pas la cause de la fin, mais la fin nous donne une cause : vivre, ici et maintenant, la meilleure vie possible.

C’est toujours la leçon des Anciens, et ça tombe bien, parce que cette vie bonne sur laquelle ils s’accordent est également celle qui peut enrayer le désastre, ou nous aider à y survivre. Platon, Aristote, Épicure,

Sénèque, Épictète… mais également Descartes, Montaigne, Pascal, pour une fois, sont d’accord : le sage

est sobre et joyeux, il préfère « changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde »[2], n’accumule pas les objets de sa convoitise mais jouit de la vie en se sachant mortel.

Si nous devons mener une vie simple, ce n’est donc pas d’abord parce que c’est écologiquement nécessaire, mais parce que c’est moralement souhaitable. Si nous devons cultiver notre autonomie individuelle et collective, ce n’est pas seulement dans le but de survivre à la fin du monde, mais parce que c’est la condition réelle de notre liberté. Si j’éduque mes enfants à la tempérance, ce n’est pas pour les préparer au chaos, mais parce que c’est bon pour eux. Et si, de leur vivant, la fin du monde doit venir, ils auront bien vécu.

Dans quelques semaines, nous rejoignons un éco-hameau, situé dans un village de la Loire. Nous ne nous y claquemurerons pas en espérant survivre à la fin du monde. Ce n’est ni un bunker, ni une arche

de Noé, censée nous protéger de la catastrophe. Nous n’y serrerons pas les dents. Nous y allons pour y vivre, et non pour y mourir : pour donner à nos enfants la vie que nous pensons être la meilleure pour eux, loin des pollutions de toutes sortes et d’un monde qui ne nous rend pas heureux. Ce monde, c’est celui de la croissance sans fin, indéfinie, c’est-à-dire sans limite et dénuée de sens. En détruisant l’idée de « cosmos » – monde fini, limité, organisé – pour lui substituer l’idée d’ « univers » – espace infini et chaotique [3] – la modernité a créé les conditions d’une crise écologique sans précédent. Nous redécouvrons péniblement que notre monde n’a rien d’un espace neutre offrant une expansion infinie, mais qu’il est d’abord un écosystème fragile : un cosmos. Le monde infini théorisé par la philosophie moderne a longtemps cru qu’il était immortel, il était en réalité sans but, et il risque bien de causer notre fin.

De ce point de vue, alors, l’idée de la fin du monde, qu’elle soit un futur probable ou un nouveau mythe politique – une version hype de l’Apocalypse – me semble être un remède nécessaire – un remède à l’absence de sens qui caractérise la civilisation industrielle. Kant défendait la nécessité de penser des « horizons régulateurs », des grandes idées indémontrables – Dieu, l’âme, le cosmos –, mais qui permettent de donner un sens à nos actions. Je crois que nous avons, plus que jamais, besoin de telles idées, et qu’il est urgent que notre monde conçoive, enfin, sa fin.

[1]Voir Elizabeth Kolbert, La Sixième Extinction (Prix Pulitzer 2015)

[2]Descartes, Discours de la méthode, partie III

[3]Voir Alexandre Koyré, Du Monde clos à l’univers infini

 

 

Marianne Durano

 

 

 

 

 

Non point la paix : un frémissement foncier

 

 » Et tous deux nous verrons enfin ce que j’ai vu :
l’instant d’extase indicible où le temps s’arrête, où le chemin, les arbres, la rivière, tout est saisi par l’éternité.
Suspens ineffable ! …
Les morts autour de nous, le soleil immobile comme pour toujours à la pointe d’un chêne,
une feuille nue sous nos yeux qui éclate de lumière,
éternelle, les voix dans un silence plus peuplé que notre cœur, une grondante musique solennelle aux veines du monde comme un sang.
Non point la paix : un frémissement foncier, des moelles aux mains saisies,
et l’étouffante, la vertigineuse montée des larmes…  » .
J’ai trouvé cet extrait  dans l’article,
Le  » frémissement foncier » du paysage chez le poète vaudois Gustave Roud
sur le site  Enkidoublog
Cette aquarelle attendait ce frémissement foncier.
Je le remercie de m’avoir fait connaître ce poète et photographe.

 

 

 

Entretiens spirituels et écrits métaphysiques

ARTNONE Artist

La Voie II

La Voie II

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Tableau – Isabelle des Charbinières

180 X 240, Acrylique sur velin d’arches, © 2016

 

 

 

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